Chroniques étudiantes: Résumé complet de l’affaire Cowichan Tribes c. Canada (2025)

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mardi, 7 avril 2026
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Résumé complet de l’affaire Cowichan Tribes c. Canada (2025)

 


Présentation de l’affaire

La Cour suprême de la Colombie-Britannique a rendu son jugement dans l’affaire Cowichan Tribes c. Canada (procureur général)[1] le 7 août 2025, mettant fin à un procès de 11 ans sans précédent qui avait débuté en 2014. Cette affaire historique redéfinit fondamentalement les relations foncières en Colombie-Britannique et constitue plusieurs premières historiques en droit autochtone canadien.

Pour la première fois dans l’histoire canadienne, un tribunal a reconnu un titre ancestral sur des terres actuellement détenues en fief simple. La décision a également des répercussions importantes sur le titre ancestral concernant les terres submergées — en soi une avancée juridique importante.

Parties

Demandeurs

Les tribus Cowichan : Stz’uminus, Penelakut, Halalt, Lyackson (collectivement, la Nation Quw’utsun)

  • Cherchant la reconnaissance d’un titre ancestral sur leurs terres traditionnelles, les terres de Tl’uqtinus (île Lulu), et revendiquant l’exercice de leur droit ancestral de pêcher dans le bras sud du fleuve Fraser.

Défendeurs

Couronne/Public : Canada, Colombie-Britannique, Ville de Richmond, Administration portuaire Vancouver Fraser (VFPA)

  • Défendant l’intégrité du fief simple, les opérations portuaires et la compétence municipale.

Parties autochtones : Bande indienne de Musqueam, Première Nation de Tsawwassen

  • Contestant l’occupation exclusive en invoquant la tradition orale pour soutenir l’accès des Cowichan.

 


La décision du tribunal et principales conclusions juridiques

Le jugement a été largement favorable à la Nation Cowichan.

Titre ancestral et droits de récolte reconnus

Le tribunal a reconnu un titre ancestral sur des portions du territoire revendiqué, y compris certaines zones submergées, et a confirmé des droits de récolte pour la pêche alimentaire dans le bras sud du fleuve Fraser. Fait important, le tribunal a refusé de limiter les droits de pêche à des espèces précises — le droit s’applique à toutes les espèces, toute l’année.[2]

Invalidité des titres de propriété : fondements juridiques

Le tribunal a invalidé les titres en fief simple du Canada et de Richmond pour quatre motifs déterminants :

  • Absence d’autorité législative, puisque les concessions de la Couronne contrevenaient aux lois provinciales sur la disposition des terres, le site ayant été « affecté » comme établissement indien en 1859–1860;
  • Violation de l’article 13 des Conditions de l’union de la C.-B. (1871), qui créait une obligation implicite de réserver ces terres et de les transférer au Canada;
  • Absence de compétence constitutionnelle, la province n’ayant pas le pouvoir d’éteindre le titre ancestral depuis la Confédération, l’article 91(24) de la Loi constitutionnelle de 1867 attribuant une compétence exclusive au Canada; et
  • Violation de l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, les titres en fief simple constituant une atteinte continue au titre ancestral.[3]

Délais de prescription : doctrine de l’atteinte continue

Le tribunal a conclu que le délai de prescription ne commence pas à courir, puisque l’atteinte au titre ancestral est continue et persistante. Étant donné que les droits des demandeurs sont violés quotidiennement, ils peuvent exercer des recours judiciaires peu importe quand l’atteinte a débuté. Cette conclusion pourrait avoir des répercussions importantes pour de futures revendications de titre ancestral auparavant considérées comme prescrites.[4]

 

Innovations juridiques et évolution doctrinale

Intérêts concurrents : coexistence du titre ancestral et du fief simple

La Cour suprême de la Colombie-Britannique a établi que le titre ancestral et les intérêts en fief simple peuvent coexister sur une même parcelle de terre. Cette conclusion rejette la « théorie de l’éviction », selon laquelle l’octroi d’un titre en fief simple éteint ou évince automatiquement le titre ancestral.[5]

Bien qu’ils puissent coexister, l’exercice des droits associés à chacun entre souvent en conflit avec ceux de l’autre. Le tribunal a conclu que ces conflits doivent être abordés dans un cadre plus large de réconciliation adapté aux circonstances particulières.

  • Analyse de la justification : selon le tribunal, les conflits entre le titre ancestral et les intérêts de tiers doivent être évalués au cas par cas, tel qu’énoncé dans l’affaire Sparrow.[6]

Le tribunal a reformulé le point de départ de l’analyse en déplaçant l’attention des intérêts ancestraux résiduels après les concessions de la Couronne pour plutôt poser la question suivante : « Que reste-t-il du titre en fief simple après la reconnaissance du titre ancestral sur les mêmes terres ? »[7] Ce raisonnement reflète la reconnaissance que le titre ancestral est un droit constitutionnel indépendant fondé sur l’occupation autochtone antérieure à l’établissement de la souveraineté de la Couronne et aux concessions de terres.

Reconnaissance du titre ancestral sur les terres submergées

Cowichan constitue la première décision canadienne à reconnaître formellement un titre ancestral sur des terres submergées, remettant ainsi en question l’hypothèse de longue date selon laquelle les voies navigables se situent hors du champ d’une telle reconnaissance. Le tribunal a déterminé que, pour les terres submergées, l’approche retenue dans Chippewas of Nawash[8] constitue la voie à suivre. Ainsi, la question initiale demeure la même, et le critère établi dans Tsilhqot’in[9] doit être appliqué : les exigences de suffisance, de continuité et d’exclusivité sont les prismes au travers desquels examiner la question du titre ancestral. Une fois le titre ancestral sur des terres submergées établi, le tribunal doit ensuite déterminer s’il est compatible avec les droits publics de navigation en common law.[10]

  • Ce que le tribunal a reconnu : le tribunal a conclu que la Nation Cowichan détenait un titre ancestral sur des portions limitées des terres submergées revendiquées, là où la preuve démontrait des schémas clairs d’utilisation historique directe. Le titre reconnu suit les contours du rivage sans entraver de manière importante les droits du public en matière de navigation.
  • Ce que le tribunal a rejeté : les revendications visant 142 acres d’eaux plus profondes constituant le corridor de navigation au centre du fleuve ont été rejetées en raison d’une preuve insuffisante de contrôle historique exclusif sur ces zones du chenal principal.

En limitant sa décision à une bande submergée étroite fondée sur la preuve au dossier, le tribunal a jugé inutile de traiter des conséquences d’une incompatibilité éventuelle entre le titre ancestral et les droits de navigation en common law. Une incertitude juridique importante subsiste donc quant à la portée du titre ancestral sur des eaux navigables plus étendues et à la résolution des conflits avec les droits publics de navigation, même si des avenues pour de futures revendications sont désormais ouvertes.

 

Droits concurrents nécessitant une réconciliation

La déclaration de titre ancestral par le tribunal n’annule pas automatiquement ni ne supplante les intérêts privés existants en fief simple. Elle impose plutôt à la Couronne une obligation constitutionnelle d’engager des négociations avec la Nation Cowichan, visant à élaborer des mécanismes permettant de concilier le titre ancestral et les intérêts de propriété privée qui se chevauchent.[11] Les propriétaires privés ne sont pas des parties individuelles à ce processus de réconciliation — cette obligation incombe au gouvernement.

Reconnaissant les perturbations économiques potentielles, la juge Young a suspendu l’effet opératoire de la déclaration d’invalidité touchant les titres fédéraux et municipaux de Richmond pour une période de 18 mois. Ce moratoire offre aux parties l’occasion de négocier des modalités de transition ordonnées et des cadres de réconciliation.[12]

 

Réponse juridique et leadership autochtones

À la suite de cette décision historique, des juristes autochtones et des leaders communautaires ont pris la parole pour répondre aux préoccupations et recentrer le débat autour des droits de propriété et de la réconciliation.

L’Association du Barreau autochtone a mis en garde contre les interprétations alarmistes, affirmant que « la réconciliation ne peut pas être mise en pause ; elle doit être mise en pratique ». L’organisation présente le jugement comme une confirmation judiciaire de réalités juridiques que les nations autochtones comprennent depuis des générations.[13]

La Nation Quw’utsun a apporté des précisions pour corriger des perceptions erronées du public, soulignant que le litige vise les défaillances administratives de la Couronne — en particulier la « question des terres », non résolue depuis les années 1850 — plutôt que de chercher à évincer les résidents privés. La Nation réclame que le gouvernement rende des comptes pour la spéculation foncière historique et pour son défaut de protéger les terres de colonisation désignées.[14]

 

Questions laissées en suspens pour un développement judiciaire futur

Ce jugement établissant un précédent laisse en suspens plusieurs enjeux critiques pour les litiges à venir :

  • Comment le titre ancestral sur les terres submergées coexiste-t-il avec les droits publics de navigation et de pêche ?
  • Comment ce titre s’appliquera-t-il aux « autoroutes fluviales » ou aux espaces océaniques ?
  • La province est-elle légalement tenue d’indemniser financièrement les titulaires de titres en fief simple pour la perte d’exclusivité ou les restrictions d’usage résultant de la reconnaissance du titre ancestral ?
  • Quelles sont les conséquences juridiques si les négociations n’aboutissent pas dans le délai de 18 mois prescrit par le tribunal ?
  • Le tribunal peut-il imposer une solution de partage des terres ou d’indemnisation si les parties arrivent à une impasse ?
  • Le titre ancestral peut-il être détenu conjointement par plusieurs nations pour des terres historiquement cooccupées ?

 

Conclusion

Avec des appels en cours, une pleine compréhension des implications de cette décision ne se dégagera probablement pas avant plusieurs années. Néanmoins, à mesure que le droit autochtone canadien continue d’évoluer, l’affaire Cowichan Tribes influencera sans aucun doute les futurs litiges en matière de titres et de droits.

Ce résumé s’appuie sur diverses analyses juridiques, articles de doctrine et extraits de la décision Cowichan Tribes (2025). Voir la bibliographie complète à la fin.

 


[1] Cowichan Tribes c. Canada (procureur général), 2025 BCSC 1490 [« décision »].
[2] Ibid au paragraphe 3228.
[3] Reece Harding et al, « The Cowichan Tribes Decision: Local Government Implications », Young Anderson Barristers & Solicitors (21 novembre 2025), en ligne (en anglais) : <younganderson.ca/publications/seminars/the-cowichan-tribes-decision-local-government-implications>.
[4] Décision au paragraphe 2960.
[5] Ibid au paragraphe 2139.
[6] Ibid aux paragraphes 2202, 2263, citant 1990 CanLII 104 (CSC).
[7] Ibid au paragraphe 2193.
[8] Chippewas of Nawash Unceded First Nation c. Canada (procureur général), 2023 ONCA 565.
[9] Tsilhqot’in Nation v British Columbia, 2007 BCSC 1700.
[10] Décision au paragraphe 1627.
[11] Ibid aux paragraphes 2205–2208.
[12] Ibid aux paragraphes 3637–38.
[13] Association du Barreau autochtone, communiqué, « Indigenous Bar Association Cautions Against Fear-Mongering Following Landmark Cowichan Decision » (27 octobre 2025), en ligne (en anglais) : <indigenousbar.ca/press-releases/indigenous-bar-association-cautions-against-fear-mongering-following-landmark-cowichan-decision>.
[14] Nation Quw’utsun, communiqué, « The Quw’utsun Nation Responds to Misleading and False Information Regarding Aboriginal Title Case » (27 octobre 2025), en ligne (pdf – en anglais) : <cowichantribes.com/application/files/2517/6158/6190/2025_10_27_QN_Statement__Technical_Backgrounder.pdf>.


 

Bibliographie

 

Jurisprudence (Décisions de principe citées)

  • Cowichan Tribes v. Canada (Attorney General), 2025 BCSC 1490.

Doctrine (Articles de revue de droit)

  • Nasr, Leila, « Is Aboriginal Title to Submerged Land “Cognizable” to the Canadian Common Law? Lessons from Sea Country Litigation in Australia » (2025) 58:3 UBC L Rev 679.
  • Wilkins, Kerry, « Some Conditions Apply: Domesticating Aboriginal Title » (2025) 58:3 UBC L Rev 889.

Sources en ligne (Bulletins juridiques et blogues)

  • Ardanaz, Jordan et al., « What is the Cowichan decision and why is everyone so worked up? », (9 septembre 2025), en ligne : MLT Aikins.
  • Harding, Reece et al., « THE COWICHAN TRIBES DECISION: LOCAL GOVERNMENT IMPLICATIONS », (21 novembre 2025), en ligne : Young Anderson.
  • Isaac, Thomas, Jared Enns & Devon Campbell, « BC Supreme Court Confirms Aboriginal Title Over Haida Gwaii », (10 octobre 2025), en ligne : Cassels.
  • Isaac, Thomas, Jared Enns & Devon Campbell, « Navigating the Uncertainty Caused by the Cowichan Decision », (25 novembre 2025), en ligne : Cassels.
  • King, Richard J. et al., « The longest trial, a big impact: Cowichan’s Aboriginal title victory », (14 octobre 2025), en ligne : Osler.
  • Mandell Pinder LLP, « Cowichan Tribes v Canada (Attorney General), 2025 BCSC 1490 — Case Summary », (1er octobre 2025), en ligne : Mandell Pinder.
  • McNamara, Jaclyn, Graeme Cook & Victoria Wicks, « The Historic Cowichan Decision: Aboriginal Title Declared to Fee Simple Land », (28 août 2025), en ligne : OKT Law.
  • Ollek, Maya, Brodie Noga & Moira Kelly, « Cowichan Tribes: Court Affirms Flexible Approach to Aboriginal Right to Fish », (11 septembre 2025), en ligne : JFK Law.
  • Ollek, Maya, Brodie Noga & Verukah Poirier, « In Landmark Cowichan Tribes Decision, BC Supreme Court Addresses Coexistence of Aboriginal Title and Private Property », (11 septembre 2025), en ligne : JFK Law.
  • Ollek, Maya & Brodie Noga, « Landmark Decision in Cowichan Tribes Case », (11 septembre 2025), en ligne : JFK Law.
  • Price, Mae, Tejas Madhur & Maya Ollek, « Cowichan Tribes and Private Property: Separating Fact from Fiction », (6 novembre 2025), en ligne : JFK Law.
  • Roine, Chris, Joshua Favel & Claudia Wheler, « Reconciling title: Aboriginal title and the future of fee simple tenure in British Columbia », (2 septembre 2025), en ligne : BLG.
  • Wicks, Victoria & Jaclyn McNamara, « The Cowichan ruling isn’t a threat to private property », (8 décembre 2025), en ligne : Policy Options.

Déclarations officielles et communications

  • Perrie, Victoria, « Indigenous Bar Association Cautions Against Fear-Mongering Following Landmark Cowichan Decision », (27 octobre 2025), en ligne : Indigenous Bar Association.
  • Quw’utsun Nation, « The Quw’utsun Nation Responds to Misleading and False Information Regarding Aboriginal Title Case », (27 octobre 2025), en ligne : Cowichan Tribes.
  • Union of BC Municipalities, « Convention session: Cowichan Tribes court decision », (10 septembre 2025), en ligne : UBCM.

À propos de l'auteur

Ariane Savard

Ariane Savard

Ariane Savard est en voie de terminer son baccalauréat en droit à l'Université de Montréal et amorcera sa formation à l'École du Barreau à l'hiver 2027. Ancienne directrice d'un studio de design graphique, elle porte un regard personnel sur les croisements entre le droit, la société et la communication.

Au cours de son parcours universitaire, elle a agi à titre de stagiaire à l'Institut canadien d'administration de la justice (ICAJ), puis d'étudiante stagiaire à la Clinique juridique de l'Université de Montréal, implication qu'elle poursuit pendant la période estivale. Ces expériences ont nourri son intérêt pour une justice de proximité, ancrée dans la réalité des personnes qu'elle accompagne.

Ariane cherche à explorer une pratique du droit fondée sur la créativité, l'authenticité et la collaboration interdisciplinaire.