Réflexions sur l’indépendance judiciaire dans un paysage informationnel en mutation

Dans ce billet, Hannah Bindman, originaire d’Ottawa et ayant récemment obtenu un MPhil (Master de philosophie) en criminologie de l’Université de Cambridge, partage ce qu’elle a retenu de notre Conférence 2025 sur la Démocratie, la primauté du droit et l’indépendance, entre réflexions personnelles et moments marquants des discussions.
La Conférence 2025 de l’ICAJ sur la démocratie, la primauté du droit et l’indépendance, tenue du 18 au 20 novembre, a réuni des juges, des journalistes, des universitaires, des avocats et des experts en politiques publiques afin d’examiner les pressions auxquelles font face les institutions démocratiques et l’érosion de la confiance du public envers le système juridique. Au cours des trois journées, le programme a abordé un large éventail de questions, allant de perspectives comparatives à travers les Amériques à des enjeux liés à l’indépendance judiciaire, à la responsabilité des médias et au rôle de l’éducation civique dans le maintien de la stabilité démocratique. Ces échanges se sont déroulés dans un contexte mondial plus large où les tendances et les régimes autoritaires gagnent du terrain et où la confiance envers les institutions juridiques et politiques continue de diminuer ; ils semblaient donc de plus en plus pertinents. J’ai eu la chance d’assister aux deuxième et troisième journées de la conférence en tant que diplômée récente. Cet été, j’ai terminé un MPhil (Master de philosophie) en criminologie, au cours duquel j’ai mené un projet de recherche sur la manière dont les communautés en ligne diffusent des discours préjudiciables ou extrémistes sur les principales plateformes de médias sociaux. Après avoir passé des mois immergée dans ces environnements numériques et, comme bien des gens de ma génération, simplement passé trop de temps en ligne, je me suis sentie particulièrement réceptive aux discussions sur la mésinformation et la désinformation qui ont ouvert la deuxième journée.
Le premier événement était une discussion entre l’honorable Marianne Rivoalen, juge en chef de la Cour d’appel du Manitoba, et l’honorable juge Marie-Josée Hogue, alors juge à la Cour d’appel du Québec, qui portait sur la manière dont des faussetés ciblées concernant les tribunaux et les juges circulent en ligne et sur la façon dont elles peuvent miner la confiance du public. La juge Hogue, qui a présidé la Commission d’enquête publique sur l’ingérence étrangère dans les processus électoraux fédéraux et les institutions démocratiques, laquelle a récemment publié son rapport final, s’est appuyée sur cette expérience pour décrire la rapidité avec laquelle des récits trompeurs prennent racine et les difficultés auxquelles les institutions sont confrontées une fois que ces récits dépassent leur point d’origine. Bon nombre des campagnes de désinformation les plus lourdes de conséquences dans la politique canadienne récente ont été orchestrées par des acteurs étrangers plutôt que d’émerger de façon organique au sein des débats politiques nationaux. La juge Hogue a souligné que, dans le cadre de l’enquête sur l’ingérence étrangère, les effets les plus importants ne découlent pas de techniques traditionnelles telles que le financement illicite ou la pression politique directe, mais plutôt de campagnes en ligne ciblées visant des personnes précises. Certaines, comme les attaques contre le député Michael Chong à la suite de sa motion condamnant le traitement des Ouïghours en Chine et les allégations fabriquées à propos de l’ancien premier ministre Justin Trudeau qui ont circulé sur des sites Web marginaux, ont démontré à quelle vitesse de faux récits peuvent s’imposer et à quel point il peut être difficile d’en retracer l’origine à travers de multiples plateformes. La juge en chef Rivoalen a relié ces dynamiques à des incidents récents au cours desquels des représentations inexactes de décisions judiciaires ont été amplifiées par des acteurs politiques, menant parfois à des menaces contre des juges et à une confusion quant au rôle fondamental des tribunaux.
En terminant sur une note axée sur les solutions, la séance a également mis en lumière des approches internationales illustrant la manière dont différentes administrations font face à des défis similaires, offrant ainsi des pistes potentielles à considérer pour les institutions canadiennes. La Finlande, par exemple, s’appuie sur une stratégie nationale centrée sur l’éducation à la littératie médiatique, en traitant l’évaluation critique de l’information comme une compétence civique intégrée dès les premières années de scolarité. L’Agence suédoise de défense psychologique (Agency for Psychological Defense), située à l’extérieur du contrôle direct du gouvernement afin d’éviter des préoccupations liées à la censure, surveille et contextualise les campagnes de manipulation tout en coordonnant les réponses entre les organismes publics. Le Royaume-Uni combine une communication publique soutenue à des mécanismes d’intervention rapide pour clarifier les faussetés lors d’incidents aigus, appuyés par des initiatives curriculaires visant à enseigner aux élèves comment reconnaître la manipulation en ligne. L’approche du Canada s’inspirera inévitablement de certains de ces éléments, en particulier l’amélioration de la communication publique et des efforts soutenus en matière de littératie médiatique, adaptés à son propre contexte juridique et institutionnel.
Le panel subséquent sur la démocratie et les médias a approfondi ces questions en examinant la manière dont l’environnement informationnel fragmenté du Canada façonne la compréhension du public à l’égard de ses institutions. Sabreena Delhon, cheffe de la direction du Samara Centre for Democracy, a présenté les conclusions du projet de vérification du Centre, notamment (1) l’initiative SamBot, qui a suivi la manière dont les candidates et candidats politiques vivent la violence en ligne, et (2) le projet Verified, qui a analysé la mésinformation sur diverses plateformes. Ses données ont montré comment un petit nombre de comptes très actifs alimentent de façon disproportionnée les discussions politiques dans des espaces comme r/Canada sur Reddit — désormais l’un des rares lieux de partage de nouvelles après l’interdiction de Meta — et comment le contenu électoral sur YouTube s’appuie souvent largement sur des sources étrangères, les médias indiens jouant un rôle étonnamment important.
Les journalistes Terry Glavin et Yves Boisvert ont situé ces tendances dans le contexte du déclin à long terme des médias traditionnels canadiens. Glavin a dressé un constat sombre de l’ampleur de ce recul : des centaines de journaux communautaires ont fermé depuis 2008, les bureaux à l’étranger se sont évaporés, et des publications nationales autrefois dynamiques se sont transformées en coquilles minces et syndiquées. Avec moins de soixante journalistes canadiens à temps plein couvrant les affaires étrangères, l’avantage informationnel des médias d’État étrangers et des opérations de propagande s’accroît, tandis que les systèmes d’intelligence artificielle générative, dont certains sont eux-mêmes influencés par des gouvernements étrangers, accélèrent encore ce qu’il a qualifié de « crise épistémologique » persistante. Son diagnostic était pessimiste : un écosystème médiatique dégradé crée un terrain fertile pour la désinformation et une sphère publique où les croyances remplacent facilement les faits vérifiés. Boisvert a offert une perspective plus nuancée. Il a reconnu les faiblesses structurelles de l’industrie, mais a soutenu que la confiance du public envers les tribunaux, du moins, demeure plus forte que ce que la profession suppose parfois, et qu’un nombre relativement restreint de voix extrêmes peut fausser la perception du niveau réel de cynisme du public. Tous deux ont toutefois convenu que les institutions médiatiques doivent prendre au sérieux la responsabilité de se demander pourquoi la confiance s’est érodée et comment elle pourrait être rétablie.
À la suite des deux panels, j’ai conservé l’impression durable à quel point la santé de la démocratie et l’indépendance de la magistrature dépendent profondément des conditions dans lesquelles l’information circule. La première séance a mis en lumière la manière dont des faussetés ciblées visant les tribunaux ou des juges en particulier peuvent miner la confiance du public bien avant que les institutions aient la capacité d’y répondre, tandis que la seconde a démontré comment un écosystème médiatique affaibli et des plateformes en ligne fragmentées facilitent la diffusion de tels récits et en rendent la correction plus difficile. Les deux panels ont souligné la nécessité d’une communication claire et opportune de la part des institutions juridiques ainsi que celle d’une population outillée pour naviguer dans un paysage informationnel instable. Le fil conducteur de l’ensemble des discussions était que l’indépendance judiciaire ne relève pas uniquement de la conception constitutionnelle, mais aussi de la compréhension du public, et que le renforcement de la résilience démocratique exigera des investissements soutenus en littératie médiatique, une communication transparente et des pratiques institutionnelles aidant les Canadiennes et les Canadiens à reconnaître ce à quoi ressemble une information digne de confiance.
