Dériver sans se perdre dans le fleuve du bijuridisme canadien

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jeudi, 7 janvier 2021
Publié dans Dernières nouvelles

Nathan Afilalo, vous êtes bilingue, et vous avez étudié à la fois le droit civil et la common law à la Faculté de droit de l’Université McGill. Vous venez d’être admis au Barreau de l’Ontario et vous préparez votre examen au Barreau du Québec. Vous semblez être le parfait exemple du bijuridisme canadien! Qu’est-ce qui vous a poussé à effectuer ce parcours particulier?

Au départ, j’ai choisi d’étudier le droit dans l’espoir de mieux comprendre les liens entre le système judiciaire canadien et les peuples autochtones. Rétrospectivement, la Faculté de droit n’était pas la meilleure porte d’entrée pour réaliser cet objectif. Cependant, comme j’avais étudié l’interprétation interculturelle au département des religions et des cultures de l’Université Concordia, j’ai pensé qu’une formation juridique me permettrait de mettre mes apprentissages en pratique. Puisque le programme JD/JID de l’Université de Victoria n’existait pas encore, le programme transsystémique de McGill semblait être la meilleure option.

De plus, comme j’ai grandi à Montréal, le bilinguisme comme le bijuridisme ne m’étaient pas étrangers. Cependant, j’espérais émerger de ce parcours avec une formation trijuridique, qui aurait compris la maîtrise des systèmes et traditions juridiques autochtones en plus des traditions de droit civil et de common law. Malheureusement, il semble qu’il ait fallu les appels à l’action de la CVR pour éveiller les écoles de droit (et elles le font lentement) à la nécessité d’une telle formation dépassant la continuité de l’histoire et du colonialisme.

Quel est le plus grand défi auquel vous avez fait face au fil de ce parcours?

Il y en a quelques-uns, et ils sont communs à plusieurs. Le premier est le temps, le deuxième le coût et le troisième l’endurance ou la foi en sa réussite. Il est bien connu que les études pour tout examen du Barreau exigent de la détermination. Pour étudier en vue d’examens multiples, il faut à la fois faire preuve de souplesse et gérer son temps de manière stricte. Il faut également être conscient de la possibilité de devoir repasser un examen et des heures supplémentaires que cela demande. Pour tout aspirant avocat, il pourrait être plus stratégique de suivre d’abord le processus québécois, car celui-ci est beaucoup plus souple.

Le coût est également un facteur dont il me fallait tenir compte. Chaque processus a un coût. De plus, le temps consacré aux études signifie d’avoir moins de temps pour gagner un revenu. Les personnes qui n’ont pas à travailler pendant leurs études et la préparation pour les examens du Barreau ont plus de latitude. Celles qui travaillent doivent planifier davantage. Voyons le bon côté des choses : si vous avez éprouvé plus de difficultés à cause du travail, vous aurez une meilleure histoire à raconter en bout de course, car vous aurez terrassé de plus redoutables dragons!

À cause de la grande pression engendrée par les coûts et le manque de temps, il peut être difficile de garder la foi dans l’issue de l’entreprise. Ce fut mon cas. En réalité, il arrive souvent que nos plans soient contrariés, et que nous devions changer pour surmonter les obstacles qui nous barrent la route. Pour ma part, j’ai dû accepter l’éventualité d’échouer complètement, et être en paix avec cette idée. Cela m’a permis d’apprécier le processus en cours sans égard au résultat, et il semble que ce soit souvent lorsque nous nous détachons de notre désespoir pour le résultat final que celui-ci puisse finalement être atteint.

Lorsque vous avez choisi d’étudier le droit, pensiez-vous ensuite poursuivre une carrière de plaideur?

Non, je ne pensais pas à ça. Je n’ai jamais eu l’intention de devenir avocat. Mais la Faculté de droit est très efficace pour vous inculquer l’idée de ce qu’il faut faire avec une formation juridique. Il reste qu’une fois rendu au bout du processus, vous êtes équipé d’outils qui vous permettront d’aider les gens à résoudre leurs problèmes.

Vous êtes actuellement stagiaire à l’Institut canadien d’administration de la justice. Quelle est la nature de votre travail?

Mon travail à l’ICAJ est très semblable à celui des autres stagiaires. Je dois faire des recherches sur la jurisprudence, rédiger des mémoires et des notes juridiques et fournir un produit de haute qualité au client. J’ai aussi eu l’occasion de travailler avec un juge pendant une semaine à la Cour supérieure, d’orchestrer et de planifier des programmes de formation juridique, et d’effectuer des recherches sur des sujets qui me tiennent personnellement à cœur et que je pourrais développer au sein de l’organisation.

Bien que je ne puisse rien dire quant à la pertinence d’entamer une carrière juridique en empruntant un chemin parallèle, cela m’a certainement ouvert les yeux quant aux différentes avenues possibles. La voie du grand cabinet n’est pas la seule. L’idée est d’avoir une discussion avec soi-même, de connaître ses propres désirs et possibilités, et de choisir une voie que l’on est heureux de suivre.

Aujourd’hui, quelle est votre principale motivation pour poursuivre une carrière en droit? Cela a-t-il changé depuis le début de vos études?

Au risque de paraître naïf, j’espère pouvoir aider les personnes qui en ont besoin. Si la loi est toujours susceptible de changer, la nécessité d’aider les autres demeure. Si je peux aider le vaste projet de l’épanouissement humain en offrant aux gens l’aide dont ils ont besoin pour résoudre leurs problèmes juridiques, je serai moins triste à la fin de mes jours. C’est dans ce but que j’ai étudié le droit au départ et cela n’a pas changé. Il s’agit maintenant de trouver les moyens de réaliser cet objectif au meilleur de mes capacités.

Si vous n’étiez pas devenu avocat, qu’auriez-vous aimé faire d’autre?

C’est toujours une question délicate. J’aurais très probablement poursuivi des études supérieures en religion et en philosophie. Et, qui sait, il se peut que je poursuive ces études ultérieurement. Ce qui est bien avec le droit, c’est qu’il vous permet de plonger dans d’autres domaines et d’y revenir avec de nouvelles perspectives.

Si vous aviez un seul conseil à offrir aux étudiants qui pensent faire carrière dans le domaine, quel serait-il?

Ce serait d’apprendre à gérer le stress. C’est certainement quelque chose que j’essaie moi-même de faire. Malheureusement, il est bien connu que le stress, l’anxiété et d’autres problèmes de santé mentale touchent de nombreux avocats. Commencer très tôt à prendre soin de sa santé mentale ne peut qu’aider les étudiants en droit et les futurs avocats à apprécier la vocation qu’ils ont choisie plutôt que de la subir. Cela dit, les étudiants devraient aussi savoir que les Facultés de droit perpétuent des normes néfastes déjà présentes dans la profession et que le changement doit venir des institutions elles-mêmes, et non reposer sur les seules épaules des étudiants.

Maintenant, bien que tout cela semble très sérieux, les étudiants en droit, à mon humble avis, feraient bien de l’être moins. Cultiver des champs d’intérêt en dehors du droit, qu’ils soient frivoles ou la continuation d’années de dévouement, est certainement un excellent moyen de maintenir une bonne santé mentale. Bien que les professeurs nous enseignent que le droit est partout, le droit, ce n’est pas tout.

À propos de l'auteur

Nathan Afilalo

Nathan Afilalo

Stagiaire

Récemment diplômé du programme BCL/LLB de l'Université McGill, Nathan occupe le premier poste de stagiaire créé à l'ICAJ. Auparavant, il a effectué un stage à la Cour municipale de Montréal et s'est impliqué auprès d'organismes montréalais œuvrant dans le domaine de l'accès à la justice, comme la Clinique juridique du Mile-End, le Centre de recherche-action sur les relations raciales et la Clinique d'information juridique offerte par les étudiants de l'Université Concordia. À l'ICAJ, Nathan effectue des recherches liées à nos Discussions nationales, rédige des rapports et contribue au développement des activités destinées aux étudiants.