Reconnaître le rôle des émotions dans la salle d’audience

Publié par
mercredi, 19 août 2020
Publié dans Dernières nouvelles

Il faut rendre hommage aux juges du Palais de justice de Montréal pour leur engagement en faveur de la formation et de l’éducation des étudiants en droit. La cour a accepté de recevoir 12 candidats dans le cadre du programme de stage en milieu judiciaire de l’ICAJ, en dépit des difficultés engendrées par la pandémie de COVID-19. Compte tenu des mesures de distanciation physique mises en place à la cour, on pourrait facilement pardonner aux juges de ne pas vouloir accueillir un groupe d’étudiants inconnus. Mais ils ont néanmoins accepté, et comme je suis l’un de ces étudiants qu’ils ont laissé entrer, je vais partager mon expérience.

La majorité des causes que j’ai eu la chance d’observer relevaient du droit de la famille. Je m’attendais à apprendre des choses sur l’application du droit substantiel et procédural, ce qui est le cas pour la plupart des personnes qui travaillent auprès d’un juge. Mais, de manière inattendue, j’ai également appris à « gérer les émotions » pendant un procès.

Ce qu’on entend par « gestion des émotions », c’est comprendre comment réagir au mieux en tant qu’acteur juridique[1] lorsqu’on se trouve confronté à l’aspect solennel du tribunal en même temps qu’au conflit humain déchirant qui est à l’origine du procès. Plus concrètement, quelle est la façon la plus saine de travailler dans ces moments poignants de surcharge émotionnelle collective, où toutes les parties en présence sont touchées, y compris le juge, les avocats et le personnel du tribunal ?

Pour certains, cela peut sembler banal, anodin et facile : il suffit de laisser les parties réagir dans les limites de la bonne ordonnance, tandis que les juges et les avocats conservent leur calme traditionnel. En réponse à cela, je dirais que même si mon séjour au Palais de Justice a été bref, j’ai été témoin d’un cas où le maintien du statu quo n’était pas vraiment possible.

Par ailleurs, cela ne veut pas dire que la bonne marche du procès en a été affectée. Au contraire, le juge-président a profité de ce moment de tension émotionnelle collective pour s’adresser aux parties et mettre en perspective l’objectif et les conséquences de leur litige, en se demandant si le jugement d’un tiers était la meilleure voie pour les parties concernées et affectées. La cour a donné aux parties une dernière chance de se réconcilier et de s’entendre sur une résolution plutôt que de se la faire imposer.

Plus tard, lorsque j’ai discuté de cette épreuve avec le juge, il m’a expliqué que les larmes ou les rires dans la salle d’audience peuvent être bénéfiques pour les parties concernées, et même appropriés. Le processus de résolution du conflit ne doit pas avoir préséance sur le conflit lui-même. Alors que l’avocat est là pour défendre la position de son client, et le juge pour trancher avec un calme « olympien », prétendre que les acteurs impliqués ne sont pas affectés peut aggraver la réalité déjà onéreuse d’un procès. Plutôt que de renoncer à des réactions émotives, témoigner d’une compassion mesurée pourrait très bien aider les parties et les acteurs juridiques concernés à traiter l’affaire de manière plus saine. Une telle reconnaissance peut même amorcer le long travail de guérison qui pourrait être nécessaire pour les personnes impliquées, qu’une victoire juridique soit obtenue ou pas.

Les questions juridiques dont j’ai été témoin, les leçons des avocats en matière de plaidoirie, ainsi que les délibérations et la décision du juge ont été très instructives, au-delà de ce qu’un cours de trois mois aurait pu m’offrir.

Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est la compréhension profonde du fait que le droit est au cœur des conflits humains et que ce sont de vraies personnes qui entreprennent de les résoudre. En dehors de toute disposition juridique formelle ou matérielle, de toute loi juste ou injuste, la douleur des personnes soumises à la loi demeure. Et pendant mon bref séjour au palais de justice, j’ai commencé à apprendre comment affronter et gérer cette douleur, grâce aux juges qui ont mis en confiance une cohorte d’étudiants. Ce fut une expérience profondément enrichissante.

 [1] Même s’il s’agit d’un stagiaire, d’un acteur absolument silencieux et secondaire.


En 2019, l’ICAJ a créé un programme pancanadien de stages en milieu judiciaire afin d’offrir aux étudiantes et étudiants en droit la possibilité de prendre de l’expérience au sein d’une cour provinciale ou fédérale, ou encore d’un tribunal administratif. Les stages se déroulent entre le 1er mai et le 1erseptembre de l’année en cours et s’étalent sur une semaine ou davantage selon la disponibilité des juges participants.

À propos de l'auteur

Nathan Afilalo

Nathan Afilalo

Stagiaire

Récemment diplômé du programme BCL/LLB de l'Université McGill, Nathan occupe le premier poste de stagiaire créé à l'ICAJ. Auparavant, il a effectué un stage à la Cour municipale de Montréal et s'est impliqué auprès d'organismes montréalais œuvrant dans le domaine de l'accès à la justice, comme la Clinique juridique du Mile-End, le Centre de recherche-action sur les relations raciales et la Clinique d'information juridique offerte par les étudiants de l'Université Concordia. À l'ICAJ, Nathan effectue des recherches liées à nos Discussions nationales, rédige des rapports et contribue au développement des activités destinées aux étudiants.